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| panikkar:raimundo-panikkar-lhistoire [30/12/2025 12:14] – created - external edit 127.0.0.1 | panikkar:raimundo-panikkar-lhistoire [27/01/2026 19:58] (current) – mccastro |
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| ====== Raimundo Panikkar : L'HISTOIRE ====== | ====== L'HISTOIRE ====== |
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| La notion même d'histoire soulève des problèmes préliminaires de terminologie. S'agit-il du concept d'histoire ou bien de la façon de vivre l'histoire, ou encore de la dimension historique de l'homme ? | La notion même d'histoire soulève des problèmes préliminaires de terminologie. S'agit-il du concept d'histoire ou bien de la façon de vivre l'histoire, ou encore de la dimension historique de l'homme ? |
| Quant à la tradition elle-même, on pourrait dire que le concept qui a joué et qui joue encore un rôle homologue à ce que la philosophie occidentale appelle l'historicité de l'homme, est lé concept de karman. | Quant à la tradition elle-même, on pourrait dire que le concept qui a joué et qui joue encore un rôle homologue à ce que la philosophie occidentale appelle l'historicité de l'homme, est lé concept de karman. |
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| ===== //1. Karman et la dimension historique de l'homme. ===== | ===== 1. Karman et la dimension historique de l'homme. ===== |
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| Nous avons vu, en traitant du temps, que l'acte est intimement lié au temps. Soit dans l'univers des Veda, soit dans l'analyse des faits de l'expérience, c'est souvent l'acte, l'action humaine ou divine, qui détermine le temps. A part certaines doctrines du temps absolu, la loi qui régit l'ensemble temps et histoire est la loi de karman. | Nous avons vu, en traitant du temps, que l'acte est intimement lié au temps. Soit dans l'univers des Veda, soit dans l'analyse des faits de l'expérience, c'est souvent l'acte, l'action humaine ou divine, qui détermine le temps. A part certaines doctrines du temps absolu, la loi qui régit l'ensemble temps et histoire est la loi de karman. |
| Le karman est donc moins apparenté à l'histoire en tant qu'historiographie qu'au caractère historique intrinsèque des êtres, ce caractère qui fait que leur passé détermine le présent et le futur, qu'aucune de leurs actions n'est perdue et sans répercussions. La structure de la réalité est basée sur cette historicité qui permet les interactions mutuelles dans le monde, dans un schéma de solidarité universelle. | Le karman est donc moins apparenté à l'histoire en tant qu'historiographie qu'au caractère historique intrinsèque des êtres, ce caractère qui fait que leur passé détermine le présent et le futur, qu'aucune de leurs actions n'est perdue et sans répercussions. La structure de la réalité est basée sur cette historicité qui permet les interactions mutuelles dans le monde, dans un schéma de solidarité universelle. |
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| ===== //2. Mythe et histoire: itihasa et purana. ===== | ===== 2. Mythe et histoire: itihasa et purana. ===== |
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| La vision qu'un peuple a de l'histoire indique la façon dont il comprend son propre passé et l'assimile dans le présent. Mais c'est moins l'interprétation écrite que la façon de vivre et de revivre le passé qui témoigne de l'attitude du peuple vis-à-vis de l'histoire. Or, l'Inde a vécu son passé beaucoup plus par ses mythes que par l'interprétation de son histoire en tant que souvenir des événements passés. Non que cette dernière soit absente — en certaines régions on a même une conscience aiguë de l'histoire dans ce sens-là — mais l'on manque de critères de différenciation entre mythe et histoire, fait déconcertant pour l'esprit occidental qui ne voit pas que son mythe à lui est précisément l'histoire. G. Dumézil remarque à propos de la grande épopée, le Mahâbhârata, qu'il | La vision qu'un peuple a de l'histoire indique la façon dont il comprend son propre passé et l'assimile dans le présent. Mais c'est moins l'interprétation écrite que la façon de vivre et de revivre le passé qui témoigne de l'attitude du peuple vis-à-vis de l'histoire. Or, l'Inde a vécu son passé beaucoup plus par ses mythes que par l'interprétation de son histoire en tant que souvenir des événements passés. Non que cette dernière soit absente — en certaines régions on a même une conscience aiguë de l'histoire dans ce sens-là — mais l'on manque de critères de différenciation entre mythe et histoire, fait déconcertant pour l'esprit occidental qui ne voit pas que son mythe à lui est précisément l'histoire. G. Dumézil remarque à propos de la grande épopée, le Mahâbhârata, qu'il |
| Si l'on est prêt à accepter que cette « conscience mythique » correspond à la « conscience historique » occidentale, du moins dans sa fonction de préservation et d'intégration du passé, il faut dire que l'Inde n'a guère réfléchi sur « l'histoire », mais qu'elle l'a assimilée d'une façon organique dans le « mythe ». Cette assimilation peut être comparée aux arbres sacrés comme le Pippal dont les racines aériennes retombent sur le sol, s'enracinent de nouveau et parfois survivent quand le tronc a déjà disparu. | Si l'on est prêt à accepter que cette « conscience mythique » correspond à la « conscience historique » occidentale, du moins dans sa fonction de préservation et d'intégration du passé, il faut dire que l'Inde n'a guère réfléchi sur « l'histoire », mais qu'elle l'a assimilée d'une façon organique dans le « mythe ». Cette assimilation peut être comparée aux arbres sacrés comme le Pippal dont les racines aériennes retombent sur le sol, s'enracinent de nouveau et parfois survivent quand le tronc a déjà disparu. |
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| ===== //3. Réintégration de l'histoire. ===== | ===== 3. Réintégration de l'histoire. ===== |
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| Presque toutes les traditions indiennes ont considéré le sens ultime de la vie comme atemporel et dans un certain sens a-historique. Elles ont davantage mis l'accent sur le détachement et l'abandon des valeurs historiques que sur un engagement temporel, la vraie histoire étant toujours au-delà du temporel. Pourtant cet engagement n'a pas manqué, et sa justification se trouve précisément dans une conception religieuse du devoir séculier. L'enseignement de la Bhagavad Gita a été et demeure le modèle par excellence de cette attitude. | Presque toutes les traditions indiennes ont considéré le sens ultime de la vie comme atemporel et dans un certain sens a-historique. Elles ont davantage mis l'accent sur le détachement et l'abandon des valeurs historiques que sur un engagement temporel, la vraie histoire étant toujours au-delà du temporel. Pourtant cet engagement n'a pas manqué, et sa justification se trouve précisément dans une conception religieuse du devoir séculier. L'enseignement de la Bhagavad Gita a été et demeure le modèle par excellence de cette attitude. |